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Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)

Publié le par disch

Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)

Ces textes, ces chansons, ces artistes appartiennent déjà un peu à l'histoire. L'Affiche Rouge dans les manuels, Aragon dans La Pléiade et Ferré, ananar adulé, dédaigneux magnifique pour toujours la clope au bec. Et pourtant, ce disque date d'avant la légende, d'une l'époque où les artistes se livraient en toute simplicité à des échanges de courtoisie. Le poète Aragon (sans que jamais ne soit mentionné son prénom) adoube Léo Ferré (qui ne perdra son prénom que plus tard, ce n'est pas encore lui le taulier). Il y raconte son bonheur de voir ses textes relus par d'autres, élagués, chahutés, pour créer encore et toujours quelque chose de neuf. Le chanteur loue la musicalité des vers de son aîné, parle de versification et de Rutebeuf. L'échange est poli, courtois, nous sommes entre gens « de bonne compagnie ».

Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)
Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)
Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)
Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)

De surcroît, la rencontre est photographiée et mise en scène, et même les épouses s'offrent au lecteur lorsqu'on ouvre le disque. On se croirait dans les pages peopolitique de Paris-Match lorsque le dernier ministre des finances en date enchaîne en quelques clichés la veillée nocturne entouré de ses collaborateurs soucieux, la balade au coin du bosquet avec Bobonne et le rôti dominical trop cuit pour le beauf et sa femme cardiologues. Aragon attend sur le pas de la porte Léo Ferré qui s'avance, toute tonsure à l'air, engoncé dans sa gabardine. Il pleut sans doute, mais le poète semble aussi décidé à descendre de sa petite marche pour l'accueillir qu'un président déchu accroché au perron de l’Élysée qui voit arriver son successeur. Ce n'est même plus une visite, c'est un pèlerinage.

Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)

Autres temps, autres mœurs, dix ans plus tard, le chanteur vomira les petits bourgeois et jouera les chiens « de bonne volonté » qui ne rechignent pas à ce que certaines chiennes viennent à eux puisqu'elles sont faites « pour ça et pour eux ». Si l'anarchie et la révolte lui avait déjà poussé dans le cerveau, la provocation à outrance et la morgue lui viendront plus tard, en même temps que la crinière remplacera la tonsure. En 1961, Léo Ferré ne gueule pas encore vraiment, approche déjà de la cinquantaine et ne ressemble que peu à l'image qu'on gardera de lui, mais il chante très bien et ses adaptations sont à l'avenant. Interprête au sens noble du terme, il laisse au texte toute la place qui lui revient, chaque mot est articulé, sous-pesé, placé avec précision où il se sent le mieux à l'image de « Tu n'en reviendras pas », hommage à toutes les pathétiques gueules cassées (dans le meilleur des cas) sacrifiées sur l'autel de la guerre.

Evidemment restent les inévitables « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », étrange pendant de musical de « Poète, vos papiers ! » aux accents latinos et surtout « L'Affiche Rouge » grandiloquent à outrance, trémolos à gogo et qui vous tord toujours les entrailles quand le futur fusillé demande à sa promise d'en aimer un autre pour le reste de sa vie. Ce poème n'avait pas besoin de musique pour rester gravé dans la mémoire collective, mais en le sublimant à l'excès, Ferré arrive à cultiver cette dramatique intensité et à en faire une vraie chanson, évoquant le fado par sa grandiloquence majestueuse

Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré (1961)

Autres bijoux, « Il n'aurait fallu ? » swingue doucement, contrebasse en avant, et « L'étrangère » pleine de tziganes, de cymbalums et de vodka qui n'a pas du déplaire à la russe Elsa Triolet. Celle qui se pavane en fourrure avec des allures de sous-préfète ne se présente pas ici sous son meilleur jour. Mais elle reste la muse intrigante, sans qui rien tout celà sans doute n'aurait existé. Plus tard, Ferré prendra le pouls avec un talent égal des textes de Baudelaire, Rimbaud et Verlaine, qui comme Aragon au Apollinaire avant lui n'auront jamais été mieux traités que par l'un des leurs.

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